5/30/2005

François Verret - Contrecoup

François Verret - Contrecoup
Danse Contemporaine, Théâtre de la Ville - Vendredi 27 mai

Tout d'abord...

Tout d’abord, une haute structure de métal : noire, monumentale, circulaire. … Toute une architecture de marches, balustrades, cordes et ce drapé de cirque. Un manège ? Point de mouvement encore, les lumières de la salle ne se sont déjà éteintes…
Cette structure sans début ni fin impose un mouvement circulaire au regard, envahissant le grand rectangle blanc de l’espace scénique. Des chaises sur les côtés, alignées, attendent le long des pendrillons. Comme des colonnes en fond de scène, desquelles apparaîtront et disparaîtront les danseurs ? Interrogations…
L’espace est livré. Tous mouvements possibles… La salle se tait : la lumière tombe.


Dans l’épaisseur de la pénombre...

Dans l’épaisseur de la pénombre, le bruit des pas. La structure, monumentale, grince, réagit aux corps. L’éclairage monte, à peine. Des silhouettes se laissent distinguer. Une femme perchée sur la plate-forme circulaire, là-haut, une autre accrochée à mi étage, sur une barre de traverse. Des hommes assis sur la marche du manège. Tous en costumes sombres.


La structure se met en branle, s’ébranle...

La structure se met en branle, s’ébranle. Bruits de pas, la masse se plie à la rotation, sonore. Le corps entraîne ou suit le mouvement. La vitesse prend. En haut, la femme tourne, court, à contresens. A contresens… Lutter ? Un cercle pour un autre ? Et d’un coup, le cercle du corps se fait spirale. La danseuse (acrobate ?) se drape dans l’étoffe et tournoie en spirale au-dessus du manège… A quel moment a-t-elle touché le sol dans cette tension de la pesanteur, entre puissance, fluidité, souplesse, maintient et désarticulation ? A quelle moment la structure a-t-elle cessé de tourner ? A quelle moment ai-je remarqué la troisième danseuse en bord de scène sur sa chaise ? A quel moment la parole s’est-elle incarnée ? La perception se trouble, le temps ne se fait plus linéaire, les corps et les mots vont s’entrechoquer, de superposer, se juxtaposer.


Savons-nous encore où nous sommes ?...

Savons-nous encore où nous sommes ? Le cercle, (mouvement perpétuel ?) est là : la danse le dit aussi au travers de ces corps tout en puissance, au masculin comme au féminin. Cercles ou spirales ? Nous sommes comme dans une étoffe de temps, sans en avoir saisi le commencement, sans pouvoir en prédire une fin. Les identités des voix, du texte, des corps et des souffles finissent de brouiller les perceptions. Le mouvement est circulaire, pourtant sans direction… c’est à dire, sans orientation possible lorsque nous sommes happés. Les bribes du texte de Faulkner (1) se font épaisseurs de vies, de subjectivités. Les timbres s’enlacent dans notre mémoire de spectateur, alors qu’ils se succèdent sur scène comme autant de points de vues. Les mots se font sinueux comme les corps et la scénographie.


La parole tourne...

La parole tourne, elle nous parle du Vieux Sud décomposé et de son racisme : Thomas Sutpen un blanc, se sentit un jour humilié par un noir et ne cessera de chercher vengeance en se construisant crapuleusement une place de prestige dans la société Sudiste des propriétaires terriens. Inceste, meurtre, sur fond de guerre de Sécession… voilà ce qui ressort de la parole : de celles des personnages qui confrontent leurs mémoires et leurs non-sens, leurs contresens, leurs coups, leurs contrecoups. Mais le temps n’est pas à la narration, il est tressé de tout ce qui est au corps : le regard sur le monde, sa parole, son timbre, son souffle, ses bruits au contact des éléments et de l’autre. Chocs des corps : des corps à corps et du corps à corps avec l’architecture de la mémoire, le manège. Ce manège qui happe tout ceux qui n’étaient pas encore au cercle, aux tournoiement des images… La temporalité de la mémoire n’est pas celle de la ligne, chronologique, mais celle de la courbe revenant sans cesse sur elle même, même et autre.


Ici, tout fait corps, tout fait danse...

Ici, tout fait corps, tout fait danse : le timbre et le souffle sont à la danse, autant que l’articulation et la désarticulation de la gestuelle. Il n’est plus question de catégorie, mais de cette expérience phénoménologique, pour le spectateur, de " retour aux choses mêmes " (2). Je veux dire par là, l’expérience de l’épaisseur du corps, son incarnation dans la réalité du langage, des images et du mouvement ensembles, tout autant que dans l’architecture scénographique. La danse est échange sans fin de bribes de mémoire, de réminiscences des corps jusqu’au cœur de leur étreinte entre pesanteur et apesanteur, toujours pris dans la circularité. La puissance de ces corps danseurs-acrobates circule entre horizontale et verticale. Ils basculent en défiant les lois du réel : du poids et du vide. Ils tournoient jusqu’aux chocs, jusqu’aux ressacs du coup et du Contrecoup… Jusqu’à l’épuisement et au corps qui choit.


Noir.





1- Faulkner Absalon, Absalon ! 1936
2- Heidegger ? ? ?…