9/11/2005

Le geste à vivre... bien plus qu'à dire

Après quelques mois hors des salles... le sursaut chorégraphique : repartir sur les fronts du mouvement. Juste pour voir, juste pour se laisser prendre par l'émotion... ou juste pour être au plus près de la vie - puisqu'elle est mouvement.


Il y a le corps ciselé, le corps au coeur du mouvement et de ses chaos. Celui travaillé, trituré, enthousiasmé par Angelin Preljocaj.

Il y a aussi Alain Platel (les ballets B. de la C.), ou Koen Augustijen pour lesquels la danse se fait délurée, le corps débordant de vitalité... trash. Entre mise en scène et réalité, où se situe la frontière? Un sentiment de doute, de gêne, de malaise et d'ironie hilarante se mêlent...


Wim Wandekeybus saisit la danse survoltée, ébouriffante. La chair dans tout ses émois est livrée crue.

Avec Boris Charmatz, nous allons à la limite du souffle, l'exacerbation de la répétition, du contact avec l'autre dans une virtuosité présente partout et invisible pourtant.

Jiri Kilyan nous plonge dans un univers néo-classique où la virtuosité est assujettie à une danse expressive, superbe d'imbrication des corps et de félinité, de tendresse et d'humour.

Sidi Larbi Cherkaoui... je n'ai pas encore eu l'occasion de le découvrir. Dans quelques semaines au Théâtre de la Ville se sera chose faite. Si j'en crois ce que l'on m'en a dit, c'est à ne pas louper.

Un univers à part, celui du monde des ombres et des métamorphoses de Joseph Nadj où entre mime théâtre et danse , l'espace est scéno-choré-graphique. Dans l'écriture mêlés, l'objet et le corps ne font qu'un : le mouvement toujours en déplacement dans l'imaginaire. La scénographie se meut avec le danseur dans un théâtre d'ombres et de métamorphses surréalistes, immensément poétique, drôle, sournois et éclatant de sensibilité, de fragilité.

Avec Odile Duboc, nous entrons, sentons, comprenons la plastique du corps : lorsque les danseurs traversent l'espace, c'est de l'eau, de la tendresse, de la matière. "La pesanteur et la grâce" ? Chacune de ses pièces résonnent comme les mots de Bachelard, au sein de la rêverie des éléments fondamentaux.

Sascha Waltz est allemande, intraitable d'ironie, d'expressionisme et d'une plasticité émouvante : le corps peut être pris en dérision et se faire picutral la seconde suivante. Une scène me reste, sublime, de Körper, où derrière une vitre large et haute se glissent, s'empilent, se touchent, s'appuient, se pétrissent proches de la nudité une dizaine de danseurs, se hissant vers le haut de coincements, de frottements, de glissements. La danse met à nu, au sens propre comme au figuré, pris dans un jeu de regards tour à tour critiques et plastiques : autodérision et purs instants de poésie visuelle.

Anne Teresa De Keersmaeker nous emène dans une gestuelle très précise, féminine où l'intensité de l'interpète n'est pas étrangère à sa subtilité plastique. La chorégraphie compose habilement l'espace gestuel avec la scénographie et la vidéo.

La médiathèque du CND à Pantin possède les magnifiques créations vidéo-danse de Keersmaeker qui sont à découvrir ou à redécouvrir. La composition de l'image, des couleurs, des sons accouchent d'un univers finement ciselé du mouvement des corps à celui de la caméra : du cadrage et du montage.

La danse rencontre le cinéma avec Joëlle Bouvier et Régis Obadia : de purs instants cinématographiques où le grain de la pellicule n'est pas resté insensible à l'intimité de la danse, à la profondeur indicible de l'être humain : de ce qu'il est, de ce qu'il sonde. Passion, sensualité, abandon, folies ou pertes... Bouvier et Obadia sont parfois prgrammés à la cinémathèque du Palais de Chaillot. Joëlle Bouvier à l'écran a ce rayonnement de nonchalence et de mélancolie, inaccessible et impénétrable lorsque Régis Obadia s'engouffre dans l'étreinte, le corps à corps sensuel, doux, profond, rugueux et saisissant de concert. Ici, la danse sait trouver le temps et le grain du cinéma.

Une danse fraîche faisait son entrée au festival d'automne de Paris il y a une dizaine d'années : celle d'Olaga de Soto. Elle interroge la danse sur elle-même : sa mémoire, sa possibilité de mémoire, les formes de sa mémoire. Le geste et ses traces : dans l'oeil du spectateur, dans ses réminiscences au coeur de la composition chorégraphique, inscrites dans l'espace.
Olga de Soto achève une recherche de deux ans cette année au Théâtre de la Bastille, sur la mémoire du spectacle vivant à partir d'interviews de spectateurs d'une représentation donnée il y a quelques 50 années...

Wayne Traub enfin... Wayne Traub. Nous ne sommes plus là dans la danse à proprement parler. Théâtre, opéra, danse... cinéma...Wayne Traub inaugure une nouvelle forme de langage scénique. Indescriptible. Une création qui nous comprend et nous dépasse : nous sommes happés et dépassés pas la complexité d'un langage visuel, théâtral,corporel, sonore, culturel et historique. Plus bas dans ce blog un article qui essayait de rendre compte du spectacle Jean Baptiste...


Bons spectacles!


http://www.cnd.fr/
http://www.theatredelaville-paris.com/danse/cadre_danse.htm
http://www.theatre-bastille.com/site.php
http://www.theatredelacite.com/site.php?lg=_FR&db=hi
http://www.festival-automne.com/main_index.htm

8/27/2005

18 rue d'Oran


Avril-Juin 2005



De l'observation des portes du monde, de leurs formes et de leurs graphismes aux portes de l'école, en passant par l'oeuvre de Paul Klee...

Fresque réalisée par les élèves de l'école élémentaire de la rue d'Oran, Paris XVIII
Dimensions : 17,30x3 m
Support : métal
Peinture : acrylique
Direction de projet : Sophie Lecomte, PVP Arts Plastiques et Mare-Anne Bataillon, peintre

Vos impressions, commentaires sont les bienvenus!

8/22/2005


Sérénade

8/20/2005

Emmanuelle Huynh - Heroes

Théâtre de la Ville - Vendredi 24 juin


Une entrée en matière. En matière, véritablement. Le rideau monte sur une brume épaisse qui va bientôt happer le public. Une ombre en fond de scène : un navire dont on ne sait s’il a sombré, une silhouette géométrique et organique par endroit. Une présence, massive, en tout cas… fantomatique, presque un bâtiment militaire.

La musique. La musique donne sa véritable épaisseur à cet univers visuels étrange. Rock. Electro. Oser le son. Basse et batterie enflamment l’air. Surprenant univers sonore dans le paysage de la danse contemporaine. Le son, jouissif, embarque.

Embarquons d’ailleurs : un navire, une brume qui se dissipe… Un à un les danseurs entrent en scène. Courses en tous sens, chutes. Courses. Se rejoindre, se poursuivre, se séparer. Tout au long du spectacle, le corps tout en force et en épuisement : de la course au texte de chaque personnage… nous sommes dans " Heroes ". Le sens sort dans l’essoufflement, le cri.
" Heroes " n’est pas une performance de danseurs virtuoses, mais une confrontation du corps à l’accélération cardiaque, à l’essoufflement. Une confrontation aux textes aussi, aux héros qui luttent et se disent. Il y a Achille et son monologue, " suspendu " par le talon, tout en tension verticale. Tête en bas : le souffle et le texte sortent de ce retournement des sens. Torsions, tensions, suspendu sans l’être.
Tordu.

Le navire bientôt se démonte et se décompose en une sorte de banquise. Plaques blanches mouvantes, glissées, déplacées, enlevées par les danseurs qui bondissent de l’une à l’autre. L’espace se libère petit à petit. Il ne reste du bateau que les structures métalliques. Echafaudages.

Les soli des " Heroes " se succèdent. On n’entre pas réellement dans la danse pourtant, malgré des personnalité brutes, entières, agressives. Peut-être qu’à force de non-danse, " Heroes " nous laisse sur le côté, quelque peu agacés.

Un seul défi peut nous tenir en haleine : celui des danseurs, fiers, ligués comme une bande de copains face à un public qui sort de la salle pour partie, en grand fracas. Un défi de présences violentes (au sens d’une violence de la tension) pour tenir tête aux claquements ostensibles de sièges. " Heroes " devient alors un duel avec le public : le jeu de la danse, de la tension des corps à la limite de l’épuisement et du supportable… finissent par emporter le spectateur comme une marée montante. Une marée pas vraiment convaincante… mais nous avons osé rester.

Wayne Traub

Wayn Traub - Jean-Baptiste Création
Théâtre de la Ville, samedi 4 juin


Une plongée dans la théâtralité des corps entre drame et fable, où l'image et la musique ont autant d'intensité théâtrale.. Un spectacle très fort, une forme nouvelle magistralement orchestrée... Et tout cela parle d'amour (une très belle bande musicale)... l'une des héroïnes dit à la fin :"Il faut oser enlacer le bonheur.Mes poisons ont dessiné mon destin.Je n'ai plus qu'à mourir de chagrin."...Voici pour la fable...Et ce visage diaphane à l'esquisse du sourire, au verdict de son accusation : Botticelli.... vraiment Botticelli.

Nous entrons dans la salle alors que sur scène, suspendues au-dessus pour être exact, deux projections vidéo nous ont précédées. Sur l’écran de gauche, un studio d’enregistrement vide : se succèdent les plans de chaises et pupitres en attente. A droite, une salle d’audience de tribunal découpée en plan et lignes de fuites. A gauche, les lieux que l’on sent mobiles, les chaises et les pupitres ne sont pas fixes, mais réajustés aux besoins de chacun, donnant un espace d’alignements déplacés. A droite, la salle d’audience, stricte, de bois et de cuir, bancs et fauteuils ne bougeront pas, solidaires. L’espace s’impose.Une scène circulaire, blanche, couvre la scène du théâtre. Entre les deux écrans, plane une silhouette humaine sculpturale dans la pénombre encore. Ses bras rassemblent, épaulent les deux écrans, en croix ? Dans l’obscurité scénique une silhouette biblique… peut-être.
Jean-Baptiste…

Les derniers spectateurs sont installés. C’est à présent aux protagonistes de chaque film de faire leur entrée, chacun dans leur écran, mais déjà en correspondance graphique : paysage de lieux, aux similitudes et différences rythmiques. Les musiciens entrent d’un coté, le public du procès et la cour de l’autre. Les mouvements des corps filmés sont déjà saisissants d’impressions chorégraphiques. Le regard passe de l’un à l’autre, entre comme chaque personnage prend possession des lieux. Le montage, l’agencement et la composition des mouvements, des plans nous basculent littéralement dans un nouveau langage scénique, d’une précision sublime. Correspondances donc, entre les entrées, théâtrales, sonores et corporelles. Le mouvement s’incarne dans le corps, les objets, l’image, le son avec pour lien la force du montage : coupes et correspondances. Il n’y a probablement pas de mots assez fort pour dire cette entrée, où à peine installé, nous plongeons. Il y a quelque chose de l’ordre de l’émotion, de celle qui saisi les entrailles. Quelque chose qui remonte du plateau et vient s’engouffrer dans votre poitrine, irradiant. Nous sommes pris, compris (physiquement) dés les premières secondes, dans un univers, un langage bien plus vaste que tout ce que nous pouvons embrasser.

La séance est ouverte : coup de marteau. Le chef d’orchestre lève sa baguette, l’ensemble monte instantanément. L’émotion est visuelle et sonore. Elle cueille littéralement. L’entrée en spectacle est stupéfiante, mise en scène précise et intensément chorégraphiée par toutes les forces dramatiques en présence : les scènes " normales " du studio d’enregistrement comme de la salle d’audience sont transcendées par les rencontres de nature hétérogènes et finement ciselées où tout se rassemble dans un regard à la fois chorégraphique, théâtrale, musical et cinématographique porté sur le monde…Le mouvement dépasse la " chorégraphie ", l’écriture des corps . Nous sommes dans un langage d’écriture du mouvement incarnée dans les corps, les sons, les lieux, les objets. La chorégraphie est écrite par les lieux (le studio d’enregistrement, le tribunal) et les histoires qui vont s’entrecroiser entre réalité et fiction.Le corps suit, respecte ou se heurte à une mise en mouvement qui le dépasse tout en lui appartenant : celle de la théâtralisation sociale, culturelle, rituelle des corps.
Revenons cependant à l’histoire… Bientôt, deux personnages de fables vont prendre la scène. Deux ? Quatre… Deux actrices, danseuses, chanteuses… tout cela à la fois, pour quatre personnages : un hibou, un taureau, un serpent, un renard… Une fable en vers qui transpose dans un conte ésotérique et animalier l’histoire biblique (1). Les récits vont se juxtaposer, entre la (les) fable(s) et la réalité-fiction : un orchestre enregistre une fable, réincarnée sur scène, lorsque Marie Lecomte, peintre, assiste au procès où elle est accusée de meurtre par… décapitation et dont la peinture (natures mortes et vanités) ramène à la scène de décapitation, en miroir dans une lame d’acier… Circulation triangulaire des lieux, des temporalités, des personnages… finalement intimement liés. Le mouvement dépasse les corps et fait espace de sens, d’émotions, d’images.Sur scène, entre jeux de masques et postures théâtralisées, les deux femmes roulent les vers dans leur corps. La bouche ne fait pas seule la parole. La gestuelle est précieuse et raffinée : les mots fluides sculptent, modèlent la posture. Attitudes, expressions précises pour un texte qui circule. Des corps pantin, comme si certaines choses, une ritualisation de la parole et de la gestuelle, étaient empruntées à la Comédia Dell’Arte. La lumière est réduite à une expression très simple de l’espace scénique : le cyclo se teinte de bleus ou de rouges selon les instants, des halos diffus ou diffractés révèlent les comédiennes en costumes teintés de Moyen-Age. Elles apparaissent et disparaissent de derrière cette immense présence sculpturale… une femme.
Je ne peux et n’en dirai davantage sur l’histoire, inattendue jusqu’au bout. Simplement ajouter que la chorégraphie de la correspondance des regards entre ces mondes, la temporalité entre l’image et le temps de la fable sur scène se vit comme une épreuve de temporalités hétéroclites et solidaires : croisement-tissage de la fable et du réel. Mise en abîme des sensibilités, des regards. Nous sommes entre le réel, l’imaginaire et l’intrusion de l’interprétation dans l’imaginaire ; des histoires qui se joignent par delà les lieux, par la fable et le réel, les protagonistes et le mythe. Nous sommes de ces croisements qui ne font plus qu’une histoire : des histoires d’amour à l’Histoire d’Amour. Jean-Baptiste est ici le nom d’un chanteur pop, androgyne, qui chante l’amour et la souffrance, la croyance et la mort.
Tout au long du spectacle, ce furent une foule d’images qui me venaient à l’esprit et qui parlaient bien mieux le langage de Wayn Traub que je n’ai pu tenter de le faire ici. De Botticelli aux vanités, en passant par la peinture moyenâgeuse, la meilleure critique serait une galerie ; un langage visuel en réponse. A commencer par les visages diaphanes des principaux personnages (Maître Moesen, Marie Lecomte, Jean-baptiste)…Botticelli. La première a la mélancolie de Vénus. Marie, plus silencieuse, un certain détachement, vit son procès en retrait, à distance : l’accusée inaccessible. Droite, elle se tient droite, impassible. Toute la charge retenue. Sensible dans son apparente insensibilité. Façade d’une certaine hauteur. Un léger voile d’arrogance, mais ce n’est pas tout à fait le mot, il est déjà trop fort. Le dernier, Jean Baptiste, dans son souffle de voix claire, auréolé de lumière (scénique…) tient de cette tendresse et fragilité de la mélancolie des traits de Botticelli :
" Mon amour, mon aimée, mon amante
J’ai quitté le passé à présent
Je t’attends
Mon amour, mon amante, mon aimée
Mon amour, mon amante, mon aimée
J’ai quitté les combats du passé
Il ne me reste plus qu’à t’aider
A savoirOù/(ou ?) j’attendrai
Mon amante… "



1-Pour ce qui est de l’histoire, il faut voir le spectacle… les références à l’histoire biblique me faisant défaut, je cite : " L’histoire de Jean Baptiste (celui qui baptise), sa figure charismatique, mais aussi sa décapitation sur fond de séduction dansée (Salomé) et de pouvoir autoritaire (le roi Hérode), sont pour Wayn Traub la matière première d’une fable contemporaine. (…) Ici, masquée, Salomé est un Renard, Hérodiade un serpent, Hérode un taureau et Jean-Baptiste un hibou ". Jean-Marc Adolphe – Texte de présentation de Jean-Baptiste pour le Théâtre de la Ville

5/30/2005

François Verret - Contrecoup

François Verret - Contrecoup
Danse Contemporaine, Théâtre de la Ville - Vendredi 27 mai

Tout d'abord...

Tout d’abord, une haute structure de métal : noire, monumentale, circulaire. … Toute une architecture de marches, balustrades, cordes et ce drapé de cirque. Un manège ? Point de mouvement encore, les lumières de la salle ne se sont déjà éteintes…
Cette structure sans début ni fin impose un mouvement circulaire au regard, envahissant le grand rectangle blanc de l’espace scénique. Des chaises sur les côtés, alignées, attendent le long des pendrillons. Comme des colonnes en fond de scène, desquelles apparaîtront et disparaîtront les danseurs ? Interrogations…
L’espace est livré. Tous mouvements possibles… La salle se tait : la lumière tombe.


Dans l’épaisseur de la pénombre...

Dans l’épaisseur de la pénombre, le bruit des pas. La structure, monumentale, grince, réagit aux corps. L’éclairage monte, à peine. Des silhouettes se laissent distinguer. Une femme perchée sur la plate-forme circulaire, là-haut, une autre accrochée à mi étage, sur une barre de traverse. Des hommes assis sur la marche du manège. Tous en costumes sombres.


La structure se met en branle, s’ébranle...

La structure se met en branle, s’ébranle. Bruits de pas, la masse se plie à la rotation, sonore. Le corps entraîne ou suit le mouvement. La vitesse prend. En haut, la femme tourne, court, à contresens. A contresens… Lutter ? Un cercle pour un autre ? Et d’un coup, le cercle du corps se fait spirale. La danseuse (acrobate ?) se drape dans l’étoffe et tournoie en spirale au-dessus du manège… A quel moment a-t-elle touché le sol dans cette tension de la pesanteur, entre puissance, fluidité, souplesse, maintient et désarticulation ? A quelle moment la structure a-t-elle cessé de tourner ? A quelle moment ai-je remarqué la troisième danseuse en bord de scène sur sa chaise ? A quel moment la parole s’est-elle incarnée ? La perception se trouble, le temps ne se fait plus linéaire, les corps et les mots vont s’entrechoquer, de superposer, se juxtaposer.


Savons-nous encore où nous sommes ?...

Savons-nous encore où nous sommes ? Le cercle, (mouvement perpétuel ?) est là : la danse le dit aussi au travers de ces corps tout en puissance, au masculin comme au féminin. Cercles ou spirales ? Nous sommes comme dans une étoffe de temps, sans en avoir saisi le commencement, sans pouvoir en prédire une fin. Les identités des voix, du texte, des corps et des souffles finissent de brouiller les perceptions. Le mouvement est circulaire, pourtant sans direction… c’est à dire, sans orientation possible lorsque nous sommes happés. Les bribes du texte de Faulkner (1) se font épaisseurs de vies, de subjectivités. Les timbres s’enlacent dans notre mémoire de spectateur, alors qu’ils se succèdent sur scène comme autant de points de vues. Les mots se font sinueux comme les corps et la scénographie.


La parole tourne...

La parole tourne, elle nous parle du Vieux Sud décomposé et de son racisme : Thomas Sutpen un blanc, se sentit un jour humilié par un noir et ne cessera de chercher vengeance en se construisant crapuleusement une place de prestige dans la société Sudiste des propriétaires terriens. Inceste, meurtre, sur fond de guerre de Sécession… voilà ce qui ressort de la parole : de celles des personnages qui confrontent leurs mémoires et leurs non-sens, leurs contresens, leurs coups, leurs contrecoups. Mais le temps n’est pas à la narration, il est tressé de tout ce qui est au corps : le regard sur le monde, sa parole, son timbre, son souffle, ses bruits au contact des éléments et de l’autre. Chocs des corps : des corps à corps et du corps à corps avec l’architecture de la mémoire, le manège. Ce manège qui happe tout ceux qui n’étaient pas encore au cercle, aux tournoiement des images… La temporalité de la mémoire n’est pas celle de la ligne, chronologique, mais celle de la courbe revenant sans cesse sur elle même, même et autre.


Ici, tout fait corps, tout fait danse...

Ici, tout fait corps, tout fait danse : le timbre et le souffle sont à la danse, autant que l’articulation et la désarticulation de la gestuelle. Il n’est plus question de catégorie, mais de cette expérience phénoménologique, pour le spectateur, de " retour aux choses mêmes " (2). Je veux dire par là, l’expérience de l’épaisseur du corps, son incarnation dans la réalité du langage, des images et du mouvement ensembles, tout autant que dans l’architecture scénographique. La danse est échange sans fin de bribes de mémoire, de réminiscences des corps jusqu’au cœur de leur étreinte entre pesanteur et apesanteur, toujours pris dans la circularité. La puissance de ces corps danseurs-acrobates circule entre horizontale et verticale. Ils basculent en défiant les lois du réel : du poids et du vide. Ils tournoient jusqu’aux chocs, jusqu’aux ressacs du coup et du Contrecoup… Jusqu’à l’épuisement et au corps qui choit.


Noir.





1- Faulkner Absalon, Absalon ! 1936
2- Heidegger ? ? ?…